05.02.2010
Chapitre 3 : Le tournant du destin
Bercée, blottie au fond de sa grande voiture, elle se laissa envelopper de ses souvenirs et de ses pensées. Elle replongea entre quinze et vingt ans en arrière. Elle se retrouva avec elle-même, le 17 janvier 1991.
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Cette date, elle reste inoubliable pour tous ceux qui l’ont vécue, puisque c’est le déclenchement de la Guerre du Golfe. Depuis le 15, date de l’ultimatum imposé par Washington pour exiger l’évacuation des troupes irakiennes du Koweït, l’Irak et les États-Unis d’Amérique se regardaient en chiens de faïence…
Ce jour-là, le monde libre a attaqué.
Et ce soir-là, malgré la morosité ambiante, E., l’homme amoureux, avait invité Gaëlle dans un prestigieux restaurant parisien. Un repas prévu de longue date, qu'il attendait comme le tournant de sa vie, comme un embrasement de bonheur. Il était 23 heures passées quand ils en sont repartis. Et dans la voiture du retour, pas un son. Pas un bruit. Comme un signe de défraîchi. Comme une impression sourde et moite de « maintenant on rentre ».
Parce que ce soir-là, Gaëlle a dévoilé sa décision. Est-ce la bonne, est-ce la mauvaise ?… elle verrait bien. Le temps répondrait bien un jour à cette question ! mais ce dont elle avait pleinement conscience, c’était d’avoir saisi à pleins bras l'une des voies de l’aiguillage de la vie. Elle avait choisi le chemin de sa passion, de la chanson, de la gloire, préférant ainsi refuser la bague de fiançailles que lui offrait E., l’homme amoureux.
On était le 17 janvier 1991. La morosité était partout, et surtout dans cette voiture qui les ramenait dans la rue d'un "nulle part en commun". Le spleen était lourd. Un poids moite, palpable comme un malaise sur lequel on n’ose même plus mettre de mot. Sauf peut-être le mot « fin »… Lui, le cœur gros, les yeux humides de chagrin, les mains blanches et mouillées de déception, conduisait une splendide berline louée pour l’occasion... mais il avait l'angoissante et malodorante impression de jouer à cet instant le petit rôle d'un simple chauffeur de taxi ramenant un client.
Elle lui avait dit non. Elle n’avait pas voulu…. Gaëlle regrettait d’avoir eu la faiblesse d’avoir accepté ce dîner dont l’issue solennelle était d’une inévitable évidence… Il lui avait laissé entendre que cette soirée serait formidablement importante pour eux deux. Elle aurait dû avoir l’honnêteté de décliner de suite… Mais elle n’avait pas osé. Et lui, E., l'homme amoureux, avait à l’évidence misé sur une réponse favorable de la part de sa Gaëlle qu'il dévorait de tous ses yeux et de tout son coeur depuis 3 ans…. Maintenant elle s’en voulait de lui avoir donné un faux espoir. Elle se demandait pourquoi elle avait accepté, sachant l’ambiguïté que ce dîner allait inévitablement revêtir… Mais là, le mal était fait. La blessure commençait à saigner... Le coeur de l'homme avait été tranché. Du sang coulait de son âme...
Il était 23 heures passées... Dans la voiture du retour, pas un son. Pas un bruit. Comme un signe de défraîchi... Seul le poids du silence rebondissait en perles grises, moites et sourdes...
Pourtant, Dieu que la bague était belle ! Mais elle la lui a rendue. Poliment, mais elle la lui a rendue. Le champagne était un prestigieux premier cru, mais aucun d’eux ne l’a vraiment apprécié…
Pourtant....
Pourtant Gaëlle se disait amoureuse de lui... certainement, ou disons plutôt, avec une prudence de circonstance : « peut-être »... formule qui paraît plus adaptée à la situation… elle se trouvait encore trop jeune et avait trop de projets fous dans la tête pour se lancer dans une vie ancrée dans la bienséance et la tradition. Pas encore.
Pas déjà...
Pas déjà... Car comme un papillon, elle sentait ses ailes vibrer dans l’air de la liberté, elle voulait continuer à voler, librement, à voguer sans limites sur les mers du nord, du sud, sur les montagnes et les villages du monde. Et gober, avaler goulûment mille succès dans les grandes villes prestigieuses... Elle voulait chanter, devenir une star acclamée. Adorée. Adulée. Elle voulait la musique, l'amour d'un public en liesse. Elle voulait être inondée de musiques, crouler sous les dièses, ployer sous les bémols. Elle voulait les cordes, les mots, les cuivres, les rimes. Elle voulait s'offrir ainsi, se sacrifier, pleurer et mourir tous les soirs un peu plus, prise dans les mailles de l'émotion d'un public dont le coeur bat à l'unisson....
Parce qu'Alan Wolff, le célèbre impresario, l’avait contactée pour une audition importante. Il lui avait laissé entendre qu’elle pourrait enregistrer un album aux États-Unis… Alors E., l’homme amoureux, comment pourrait-il trouver sa place dans ce projet fou ? Quelle place imaginer pour lui dans cette ambition ? Aucune. Gaëlle en était persuadée... A ce jour elle n’avait pas encore de vraie notoriété, si ce n’est pour quelques spécialistes fidèles de ces Cabarets parisiens qui laissent leurs chances aux jeunes voix, et en particulier de cette salle proche de la Bastille dans laquelle elle avait fait ses premières armes l’an dernier. Et dans laquelle Alan Wolff l’avait repérée.
Mais là...
Mais là, le projet allait prendre une toute autre tournure. C’était la cour des grands qui s’offrait à elle. Elle voulait la gloire, elle voulait les sunlights. Elle voyait déjà les voiles d'un galion magnifique se gonfler d’une gloire à venir, elle sentait ce vent arriver, et elle ne voulait pas passer à coté. Certains choix sont durs à prendre, mais il faut décider, sans peur. Sans regarder en arrière, sinon on ne fait rien… Regarder devant même si on blesse. Ne pas se retourner... même si on fait mal, injustement…
Décider, c'est choisir.
Et choisir, c'est vivre....
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Et bien des années plus tard, enfin devenue cette grande star incontestée, Gaëlle se laissait ainsi bercer sur le siège arrière d'une voiture qui ressemblait étrangement à celle dans laquelle elle se trouvait en janvier 91. Mais cette berline-là devait la conduire vers son prochain concert. Vers une autre ville. Vers d'autres mains, d'autres visages, d'autres applaudissements. Bercée par les mouvements de la voiture et par un passé qu'elle n'avait jamais oublié, elle songeait aux étranges coïncidences, au hasard, à E., cet homme qui était revenu ce soir-là, plus de quinze ans après, celui qu'elle n'avait pas vraiment revu, mais dont elle avait serré la fille dans les bras, à la sortie d’un gala. Elle était en pleine communion avec ce passé qui était revenu frapper à la porte de sa vie...
Mais...
Elle était en pleine communion avec ce passé quand brutalement elle fût sortie de ses rêves par une violente secousse, comme prise dans un tournis…. Et soudain un choc, brutal, le haut, le bas, tout se mélangea. Un manège infernal qui ne s'arrêtait pas. La douleur. Le bras, la tête… Puis la fumée. Des cris. Des pleurs. Puis le silence. Puis le trou blanc. Un étrange endormissement….. un sommeil douloureux qui ressemblait à une facture.
La facture de ses choix.
Celle de son destin.
07:52 Publié dans Gaëlle | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, solitude, société, mélancolie
25.01.2010
Chapitre 3 : Première seconde
Cette première seconde fût celle de la délivrance.
Fabienne lâcha le parapet et se sentit partir. Enfin elle se sentit libérée, libre comme un oiseau qui vole d’arbre en arbre, sans contrainte, sans filet, sans limite. Sans poids, sans notion du danger. A cette seconde de la délivrance, elle était si bien qu'elle souriait de ce plongeon suprême qui commençait, de cette extase sublime qu’elle vivait, de cet abandon joyeux de la terre et des hommes qui l’avaient tant fait souffrir...
Fabienne lâcha le parapet et se sentit partir. A cette seconde, les flashes douloureux de sa jeune vie s'enfuirent, s'évanouirent dans l'air d'automne, comme les discrets coups de fusain s'effacent du canson sous la pluie, emportant à jamais dans les limbes boueuses les parfums difficiles d'une école, d'un sourire triste, de ses parents absents. Emportant dans le néant les relents amers de cette vie sans amour, vidée d'une tendresse que ses mille et un excès n'ont jamais su redorer...
Fabienne lâcha le parapet et se sentit partir. Sa chute pouvait commencer. Elle n’avait pas peur. Le plus dur était fait, après tout. Elle était venue jusqu’ici, elle avait enjambé le muret, elle venait de se lâcher... Un sentiment de fierté s'empara d'elle. Elle l'a fait !... Ils ne vont pas en revenir, quand ils sauront... Le reste, après tout, n’avait plus vraiment d’importance. Le reste, c’était facile, ce n’était qu’une application élémentaire des lois de la pesanteur qui lui ferait rencontrer un TGV lancé à pleine allure, un bolide fou qui la fera bientôt voler en éclats.
Fabienne lâcha le parapet et se sentit partir. Elle distinguait déjà les premières lueurs des phares qui arrivaient à grandes enjambées. Elle entendait le grondement impitoyable de la machine lancée à toute allure, comme un monstre sanguinaire venu pour la dévorer... Mais à cette première seconde de délivrance, elle ne pensait pas à tout ça. Là, oui, là, elle se délectait et goûtait au ralenti la première seconde de bonheur de sa vie. Elle était heureuse. Une seconde de félicité contre seize ans de souffrance. Une seconde où toutes ses mauvaises pensées s’envolèrent, la libérant de ses maux, la libérant de son mal-être.
Là, maintenant elle ne pensait plus à rien.
Là, elle était bien. Légère... Délivrée.
Fabienne lâcha le parapet et se sentit partir.
Elle ne sentait plus le muret. Elle allait connaître l'apesanteur parfaite, et bientôt elle nagerait dans les flots de l’éternité. Elle souriait de cette première seconde, celle qui précède la danse éternelle. Elle était sereine, bien comme elle ne l’avait jamais été. Elle ne pensait qu’aux parfums qui l’enivraient. Celui des fleurs, celles qui orneront bientôt sa tombe... Elle écarta les bras en croix. Celle de la liberté, de la plénitude. Elle était légère comme une plume, prise dans les courants du vent, flottant entre le ciel et la terre... Instant de félicité. Ralenti d'un nouveau bonheur. Bien-être magique...
Fabienne lâcha le parapet et se sentit partir. Elle allait commencer à voler, elle ne se tenait plus à rien et goûtait l'instant. Elle ressentait les vibrations sauvages du TGV lancé comme un fou arriver à la vitesse de la faux qui tranche les blés. Elle savait que, trop bientôt, elle allait ressentir une douleur, celle du choc de la locomotive contre laquelle elle allait rebondir, et qui la projetterait dans les cieux comme une balle lancée en plein vol. Mais là, tout de suite, elle buvait le nectar de cet instant présent qui se déployait dans son cœur comme le concentré d'une éternité vécue au ralenti.
Fabienne lâcha le parapet et se sentit partir. Elle était en train de connaître l’extase de cette seconde de la délivrance, celle où elle avait lâché le mur. Et pourtant, à cet instant précis, alors que son vol commençait tout juste, elle ressentît quelque chose qui lui faisait très mal. Déjà ? Mais non, c’était au bras qu’elle avait mal... Une douleur brutale. C’est pas normal…. C'est pas normal, ça... Déjà elle ressentait un arrêt net dans sa chute, comme si son bras était resté coincé quelque part... Et elle était en train de remonter ! Comment est-ce possible ?... Elle hurla de tous ses poumons, pleura, cria pour qu’on la laisse tomber. Et en un éclair, sans comprendre, elle se retrouva debout, debout sur le muret d’où elle s’était lâchée l’instant d’avant.
D'où elle s'était lachée il y a une seconde.
Sa seconde de bonheur.
Elle eût juste le temps de voir son sauveur, un vieux clochard au manteau gris sale et à l’haleine de mauvais vin… Un homme qui passait par là, et qui à cet instant de hasard s'était précipité pour empêcher le pire. Elle eût juste le temps de voir le visage de son sauveur aux yeux brillants... avant de s’évanouir sur le trottoir, bien en sécurité.
Et déjà le TGV s’enfuyait là-bas, au loin, dans un grondement sourd, faisant vibrer le petit pont, scène d'une rencontre incroyable que seuls les destins purs peuvent connaître.... Et déjà le TGV emportait au loin dans ses wagons les voyageurs pressés et les hommes d’affaires savants. Un train déjà reparti, fonçant tout droit dans le temps et dans l’espace.
Comme une étoile filante.
09:24 Publié dans Fabienne | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, solitude, société, mélancolie
12.01.2010
Une nouvelle année de bonheur
Bien chers lectrices et lecteurs, ami(e)s fidèles ou tombé(e)s ici par hasard.
Bien chères héroïnes nées du début de l'alphabet, mes chères Anne, Brigitte, Claudia, Denise, Emilie, Fabienne, Gaëlle....
Nous sommes encore en janvier, je ne suis donc pas en retard pour vous présenter mes voeux d'heureuse année 2010. Que ce cru nouveau vous parfume de sérénité, qu'il vous offre santé, bonheur et plaisir, pour vous, pour vos amours officielles... et pour vos passions officieuses...
J'ai trouvé cette petite photo sympathique sur le Net. C'est pas forcément très précis à lire, mais sachez que sur les petites fesses de ces demoiselles, il est écrit "Happy new year".

J'espère que vous apprécierez la teneur plutot légère de cette note et de la photo qui l'accompagne, ça changera un peu de mes textes qui s'assombrissent de note en note !
A très bientot dans mes jardins. Je les ouvre pour vous, vous y serez toujours les bienvenu(e)s. Alors continuez à y entrer à votre guise. Ils seront ouverts en 2010 suivant les même horaires qu'en 2009, c'est à dire 24h/24 et 7j/7 : plus simple, on peut pas.
L'entrée est toujours gratuite, et vous pourrez même vous baisser et y cueillir une fleur. Je vous l'offre volontiers. La fleur d'une émotion que vous aurez ressentie. Parce que si je continue à vous donner de l'émotion en 2010, alors vous me rendrez heureux.
A bientôt - Christopher
09:19 Publié dans ZEN ET RALE | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : année nouvelle, 2010, voeux
25.12.2009
Chapitre 5 : Joyeux Noël Claudia
Son petit garçon était assis à coté du sapin. Il regardait les lumières et se laissait envoûter par les étoiles, tout hypnotisé qu'il était par les guirlandes aux couleurs vives qui éblouissaient le salon. Les yeux ébahis d'étonnement du bruit crépitant du papier-cadeau, pour la première fois de sa vie il ouvrait ses paquets bariolés en babillant de joie : son premier Noël, entouré de papa, de maman, et du peu de famille qui vivait alentour. Claudia, sa mère, l’aidait à la tâche car ses petites mains se prêtaient mal à ces manipulations délicates.
Et ça parlait, ça riait, ça souriait, ça prenait des photos dans tous les sens, avec mamie, avec tonton, avec papa et maman… tandis que le petit père Noël mécanique tournait en rond dans sa boite, entraîné par la musique répétitive de Jingle Bells… D’un œil, Claudia regardait mamie préparer la dinde pour le déjeuner. Le premier déjeuner de Noël pour cet enfant... Mais au-delà des apparences traditionnellement irréprochables, Claudia n’arrivait pas, malgré tous ses efforts, à décrocher sa pensée des évènements de la semaine précédente. Elle y pensait et y repensait le jour, la nuit, debout, couchée… Depuis elle se refusait à son mari, prétextant à chaque fois une excuse inventée de toutes pièces.
Huit jours. Oui, il y a huit jours, à quelques heures près, elle était dans une chambre d’hôtel. Elle était nue, couchée sur le ventre, les yeux bandés par une cravate dérobée à son mari. Et un inconnu était derrière elle. Elle lui avait offert son sexe béant, humide de l’excitation inédite. Et lui avait sorti son dard, désireux de lui donner du plaisir, la pénétrant comme une chienne avec un mélange délicieusement insupportable d’énergie et de douceur pendant que son index, emmiélé d'un beurre luisant, gras et audacieux, tournait autour d'un autre orifice en dessinant les spirales brillantes d'une cible, se rapprochant peu à peu de son centre, où le doux chevalier pourrait bientôt ficher une flèche, pour une aventure particulièrement scandaleuse... mais si bonne...
Elle ne pensait plus qu’à ça, Claudia, accroupie devant tous ces cadeaux. Elle ouvrait mécaniquement des paquets, mais sans savoir vraiment à qui étaient destinées ces boîtes. Peut-être à elle... Ou à quelqu'un d'autre... Dans sa tête, elle était ailleurs : elle ne pensait qu’à ces instants, inoubliables, à des années-lumières des plaisirs tièdes offerts de façon déjà hebdomadaire par son gentil mari. Elle se réentendait là-bas contenir ses hurlements, mordant les draps, agrippant le matelas, se laissant pénétrer de la sorte dans un tourment rouge, pétillant, et chaud comme la braise. Elle se revoyait loin, très loin, haut, très haut, admirant les planètes du système solaire et des astres inconnus, tant le plaisir était inouï. Tant cette queue inconnue martelait si bien son sexe trempé d'appétit, gourmand de plaisirs nouveaux. Tant cette queue inconnue la martelait si bien, si fermement, si profondément, avec grande et douce énergie, sans relâche, dans un cadencement parfait, parfois accélérant, parfois se calmant, puis reprenant son rythme fou, toujours dans la surprise, sans prévenir… et surtout sans jamais vouloir s’arrêter.
Pourtant, là, elle ouvrait les paquets, Claudia. Le salon sentait la verdure rassurante des aiguilles du sapin. Mais son esprit, en apparence concentré sur les jouets et la cuisson de la dinde, était en réalité bien ailleurs. Oui, elle sait bien jouer la comédie de l'apparence, rire, plaisanter, remercier… Elle est douée, comme toutes les femmes. Et là le cœur n’y est pas. Et il n’y sera plus jamais. Que doit-elle faire maintenant ? Rester, pour le confort ? Partir ? Parce que son mari, elle ne l’aime pas. Elle n’a rien contre lui, mais elle ne l’aime pas. C'est ainsi. Elle attend de traverser comme une automate cette satanée période de plaisirs convenus et hypocrites de fin décembre, et après elle prendra sa décision : mais ce dont elle est sûre, c'est que ce qu’elle vit là, en ce moment, c’est pas sa vie. C’est pas son bonheur. Devant son avenir sage, elle ne voit qu'un menu sans sel. Qu'un mur de béton, froid, gris et blessant, bouchant le trajet du soleil. Et Claudia, elle veut la lumière !
« Claudia, où tu as mis les piles ? »….. « Dans le sac vert, près du meuble bas !»… : Voilà de quoi la ramener sur les sentiers de sa vie fade : les piles… que c’est dérisoire des piles !… Et c’est tellement loin de ses pensées. Elle regardait son fils et se culpabilisait… Il venait pourtant de pousser de grands cris de joie en finissant de déballer une peluche verte et jaune qui faisait des bruits de klaxon quand on la remuait... Il était heureux, si heureux... Cela se voyait dans ses gestes nerveux, dans ses babillements, dans ses yeux tout grands émerveillés. Il serrait ses jouets contre son coeur. Fier et joyeux. Tout le monde souriait et le félicitait. Tout le monde semblait ému de l'événement... Mais Claudia, sa mère, n’arrivait pas à prendre un réel plaisir à le regarder réagir de la sorte. Quand même, c'est son premier Noël... Je suis une mauvaise mère, se disait-elle en boucle en son for intérieur. Une mauvaise mère qui préfère se laisser envahir par d’autres pensées… Et pourtant elle l’aime, son fils, elle l’aime éperdument, comme une bonne mère qu’elle est, mais qu’elle se refusait à être à cet instant. Comme pour se punir d'avoir la tête ailleurs. La tête ailleurs, et surtout le corps ailleurs... Parce que son cadeau de Noël à elle, oui, elle se l’avoua avec honte et culpabilité, c’était de revivre intérieurement, comme chaque jour passé depuis une semaine, ces instants divins. C'était plus fort qu'elle. Elle ne pouvait penser à autre chose. Elle ressentait encore et toujours le contact doux des mains de cet inconnu sur ses hanches, ces mains fermes qui l’ont dominée, qui l’ont harponnée dans un voyage féerique, excitant, dans lequel son bas-ventre mangeait du plaisir à grands coups de cuillère...
« Tiens, j’ai vu O. hier matin, sa femme va mieux ?». Cette phrase pourtant prononcée à l’autre extrémité de la pièce retentit dans l’esprit de Claudia comme une sirène d’alarme. Ses pensées érotiques s’évanouirent instantanément. Son coeur s'accéléra. Mais pourquoi diable son beau-frère venait-il de demander ça à son mari ?
« Oui, sa femme a été opérée d’un kyste mi-décembre, O. me l’a dit à la boulangerie hier, reprit le beau-frère. Claudia ne te l’a pas dit ? C'est pourtant une de ses meilleures amies, non ? ».
Claudia ne te l’a pas dit ?...
Claudia ne te l’a pas dit ?...
Claudia ne te l'a pas dit ?...
Ces mots rebondissaient dans sa tête comme un glas lourd et froid, comme des balles sombres, sifflantes et menaçantes, la glaçant sur place. Si la femme de O., une de ses meilleures amies, avait été opérée d’un kyste il y a dix jours, Claudia n'a pas pu passer une journée en sa compagnie la semaine dernière ! Elle, son amie, son alibi. Son alibi pour justifier une absence de quelques heures en vérité passée dans la chambre 22 d’un hôtel, avec un inconnu qui l’a baisée pendant des heures jusqu’à la faire partir au-delà des nuages de l’incroyable et de l’indicible…. Alors maintenant, comment se sortir d'un tel écueil : son alibi que, dans la précipitation et l'excitation, elle n'avait pas assez solidement verrouillé ?... Et en plus, comme pour se justifier devant les questions de son mari à son retour, elle était allée lui raconter qu'elles avaient été au marché de Noël toutes les deux.... alors qu'en réalité ce jour-là elle était hospitalisée, et Claudia ne le savait même pas... Pourquoi ne m'a-t-elle pas prévenue de cette opération.... pour ne pas que je m'inquiète ?... et maintenant.... maintenant que va-t-il se passer ?...
Elle s’attendait à tout instant à entendre cette phrase lancée par son mari : « Claudia, tu savais, pour ton amie ? Tu m’as dit que tu l’avais vue la semaine dernière, que vous êtiez allées vous promener ? Comment est-ce possible ? ». Mais rien ne vint. Pas une phrase, pas un mot.

C’était le jour de Noël. Mamie ouvrît à son tour ses paquets et en ressortît le dernier livre de Benoîte Groult. « C'est exactement ce que j’avais demandé, le père Noël m'a trop gâtée... merci ma chérie »…. Dans un sourire tendre et affectueux, elle serra chaleureusement sa fille dans ses bras. Sa fille qui savait à ce moment-là qu’elle devrait faire preuve de beaucoup d’imagination et d’astuce.
Prise dans les bras de sa mère, Claudia ressentît la froideur moite de sa pâleur jusque dans son cœur qui battait d’angoisse. Qui battait comme un fou, tant la peur était là… Et dans cette étreinte si touchante d'un matin de Noël entre une mère et une fille, Claudia, toute pâle de panique, regardait droit devant elle. Et là son regard croisa celui de son mari qui la fixait avec rigueur. Pas une phrase, pas un mot, c’est vrai. Mais un regard, ce qui est souvent bien pire. Ça y est, il doute. Ou peut-être a-t-il déjà compris. Dans ces regards qui se percutèrent, ce fût l’explosion en plein vol des yeux de l’angoisse contre ceux de la colère. La colère, c'est certain, car derrière les yeux froids de son mari, elle remarqua aussi sa main oscillante, tremblante de nervosité. Il a compris... Toujours raccrochée à sa mère comme à une bouée de sauvetage, elle fixa du regard la main de son mari et la vît se refermer sur elle-même comme pour former un poing. Celui de la rage. Il a compris...
Claudia avait changé de tourbillon : à celui du plaisir qui l'avait amenée très haut dans les airs, succédait le tourbillon de la peur qui commençait déjà à l'enfoncer dans les abîmes de l'angoisse, aspirateur vers un siphon sombre et froid. Elle regarda ses mains. Elle étaient pâles et vibraient des craintes qui tombaient sur ses épaules, comme une enclume d'acier.
Dehors, la neige recommençait à tomber. Le ciel picard se vernît d’infimes taches de blanc, celles qui décorent les parterres des jardins des gens heureux. De ces gens réunis en famille, autour d’une cheminée, extasiés devant un petit garçon qui ouvre ses paquets pour son premier Noël... La carte postale du bonheur…. Enfin presque…
Et bientôt, pour tout le monde, sonnera l'heure de passer à table...
11:20 Publié dans Claudia | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, solitude, société, mélancolie
15.12.2009
Chapitre 4 : Sable impérial
C'était le 3 septembre 1993. En fin d’après-midi. La plupart des aoûtiens avaient déjà bouclé leurs valises, et les autoroutes se bondaient de ceux qui s’en retournaient cafardeux vers leur gris Paris ou leur province conventionnelle... pour y passer les 11 prochains mois et économiser afin de se payer les vacances de l’année suivante : le cercle infernal d’une vie rythmée par les joies et les peines, les passions, les désillusions...
En cette fin d’après-midi, l’axe qui relie Arcachon à Bordeaux était toujours saturé… Mais Brigitte, elle, était restée sur la plage. Seule. Enfin pas tout à fait seule, car son petit garçon de 5 ans était à coté d’elle, occupé à bâtir des châteaux de sable, théatres de scénarios rocambolesques de cape et d'épée issus de l'esprit fertile d'un enfant. Il jouait également à créer des armes redoutables pour lutter contre d'invisibles envahisseurs, à partir de boules fabriquées avec du sable humide au centre de la sphère, et qu'il prenait grand soin de recouvrir abondamment de sable sec. Toute une technique savante qu'un cousin lui avait montrée l'été d'avant... Le tout est de bien consolider le sable mouillé, et surtout éviter qu’il ne goutte trop, sans quoi la boule risquerait de craquer au premier mouvement….
A cette heure le soleil était encore radieux et Brigitte se reposait. Elle souriait de voir son enfant s’amuser, insouciant. Elle regardait au loin, vers la mer. Les baïnes se calmaient. Le flux et le reflux de la mer l’emportèrent dans ses songes…. Elle n’avait que 21 ans, Brigitte, et déjà mère d’un petit garçon… et déjà esseulée. Mais elle venait de décrocher un bon diplôme, et se dessinait déjà dans sa tête, avec une rare maturité, un bel et ambitieux avenir social…
Là, rêveuse, elle regardait au loin, appréciant chaque instant de cette tendre complicité, profitant de ce lien mère-fils qui les comblera de bonheur encore quelques années, jusqu’à ce que le conflit des générations ne décide de les éloigner. Elle regardait là-bas, au loin, admirant le blanc duveteux de l’écume qui rebondissait à un moment précis, à un endroit précis et à chaque fois différent. Dans le chant de la nature apaisée, Brigitte ne pensait même plus au père de son fils, et qui s'était enfui loin, loin dans sa vie, loin dans son cœur.
Elle voguait tellement dans ses songes qu’elle n’entendît même pas son fils qui l’appelait de tous ses poumons. « Maman !! maman !!»… Prenant enfin conscience de ses cris, Brigitte se leva et courut vers lui. Pas de danger de noyade, il était sur le sable, à seulement quelques mètres de sa mère… « Maman !! Viens vite voir ce que j’ai trouvé !! ».

Brigitte s’approcha de lui à grands pas et ses yeux s’arrêtèrent sur la trouvaille qu'il avait faite en creusant le sol pour finir son château éphémère. « C’est quoi, maman ? ». « C’est une pièce, mon chéri. Une vieille pièce, mais extrêmement bien conservée, avec le visage de Napoléon III gravé dessus »... Comment peut-on trouver une pièce de cet âge dans le sable de l’Atlantique ? Un collectionneur l’aurait égaré ici ? Peut-être… Oui, vraisemblablement… Moment anachronique, surprenant, inattendu. Une trouvaille inespérée ici, où le sol regorge davantage de débris de coquillages que de morceaux d'Histoire. Étourderie d'un fan du Second Empire ? Désordre fatal d'un touriste adepte du XIXième siècle ? Oubli volontaire d'un vacancier, comme pour se débarrasser d'un souvenir personnel trop pesant ?... Le mystère restera entier. Et ici aucune hypothèse ne trouvera l'écho de la certitude.
Elle sourit de l’air intrigué de son fils…. « Tu peux la garder, tu sais, elle est jolie »... « Non, dit-il. Elle est pour toi ». Et de rajouter, la main tendue : « Je t’aime maman »… Un geste qu’elle prît comme le plus beau des cadeaux, ravalant ses larmes d’émotion devant le présent si sincère de ce petit être, projetant dans son regard les pluies d'un amour infini... « Ne la perds pas, toi. Ne fais pas comme le monsieur qui l’a perdu ici »… Maîtrisant son émotion, Brigitte prît la pièce, lui promettant de ne jamais s’en séparer…
Le lendemain, ils allèrent acheter une tirelire pour la conserver précieusement. Ils la choisirent ensemble, complices de ces instants de délicieuse tendresse. Leur choix s'arrêta sur une tirelire en forme de petite cabine de plage dans laquelle Brigitte pourra glisser sa pièce, promettant à son fils : « Elle restera dans le salon. Et si un jour je devais déménager, elle viendrait avec moi…. ».
.........
Et c’est ainsi que bien des années plus tard il pénétra dans l'appartement de sa mère, rue Magellan. Il vit sur la table du salon la tirelire ouverte, vidée de sa pièce. Et il comprit instantanément que sa mère était partie loin. Et qu'elle n’avait certainement aucune intention de revenir….
12:00 Publié dans Brigitte | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, solitude, société, mélancolie


