02.08.2010
Chapitre 6 : Un lit de fortune
Elle venait seulement d’ouvrir les yeux. A l'instant. Elle n’avait pas encore pu prononcer un seul mot. Elle était allongée sur son lit de fortune, anonyme et froid. Elle était allongée sur son lit de fortune, présente et absente en même temps, le regard mécaniquement figé sur la reproduction d’un tableau de Monet, sur le mur, devant elle. Vous voyez, ce genre de décoration bon-marché censée égayer les chambres des services hospitaliers. Comme pour leur redonner un peu d’âme et d’humanité…
Elle était là, hagarde, immobile. Encore droguée de cachets. Branchée à une sonde, le bras perfusé, le cou calé dans une sorte de minerve rigide qui lui interdisait tout mouvement. Sa jambe droite était sanglée.
Emilie était incapable de se rappeler ce qui lui était arrivé. Elle se souvenait être partie de chez elle, l’âme légère, la tête dans les fleurs, l’esprit parfumé de jolis songes et de contes de fées. Elle avait pris la petite ruelle. Elle se souvenait qu’elle se sentait suivie… Un bruit de pas qui se rapprochait… Elle ne voulait surtout pas être en retard à ce rendez-vous galant avec l'homme qui allait la sortir de là. Elle le savait, elle le sentait : c’était lui. Oh oui, lui…. Lui qui allait la rendre heureuse, lui redonner son honneur et mille ans d'amour…. Elle le sentait... Elle le savait... Presqu'une évidence... Ils avaient rendez-vous à 20 heures près de la place de la République… Mais il commençait à pleuvoir ce soir-là, et elle s’était arrêtée un instant pour ouvrir son parapluie, malgré l'inquiétude de se sentir suivie. Des bruits de pas… Ces bruits de pas qui résonnent encore aujourd'hui dans sa tête, comme martelant le douloureux souvenir d’une occasion ratée, d’une chance mise au rebut. A force de se remémorer ces coups, ils lui donnèrent mal à la tête…
Et puis après plus rien… Le trou noir. Le vide.
En repensant à cette tragique soirée, les moments se juxtaposant de manière désordonnée les uns aux autres comme les pièces d’un puzzle dans sa phase de commencement, ses douleurs se ravivèrent… Le cou, la jambe, le dos, le ventre…. Elle se mit à pleurer….. Pourquoi ? Pourquoi là, à cet instant où tout aurait pu changer, pourquoi m’a-t-on tabassée et laissée comme une chienne abandonnée sur le trottoir, en pleine pluie…. Pourquoi n'aurais-je pas le droit d’être heureuse, moi aussi ? Pourquoi cela n’arriverait qu’aux autres ?
L’ambulance était venue peu après, alertée par une riveraine de la ruelle…. Mais Emilie ne s’en souvenait pas. Puis elle avait été amenée dans cet hôpital, encore inconsciente, et prise en charge par le service des urgences. Les examens, les opérations s’étaient enchainés….
Elle était depuis dix jours dans cet hôpital. Et c’était la première fois qu'elle reprenait conscience.
La porte s’ouvrit. Le médecin entra. Un petit homme à l’air sévère avec une fine barbe grise. Il s’approcha d’elle…. D’une voix douce, il la rassura, et lui dit d’un sourire qu’il était heureux qu’elle soit enfin sortie du monde de silence dans lequel elle était plongée depuis son arrivée… Il lui précisa qu’elle allait s’en sortir, mais qu’il faudrait du temps. De la patience. Qu’elle avait été fortement agressée mais que son état s’était considérablement amélioré, qu’elle était très courageuse. Qu’il fallait qu’elle se repose...
Il se dirigea vers la sortie, mais Emilie articula quelques syllabes incompréhensibles : elle ne voulait pas le laisser partir. Son visage parlait pour elle ; rassurée sur son état général, les grimaces de son visage prenaient le relais de sa voix et le questionnaient : elle voulait savoir ce qui s’était passé. Exactement. Qu'il ne lui cache rien...
Le médecin retourna vers elle et s’assit sur le rebord du lit. Il lui prit la main. Doucement. Il lui dit ce qu’il savait sur l’agression, sachant que l’inspecteur Johannsen, qui était missionné sur cette affaire, viendrait la rencontrer prochainement pour la questionner, quand elle serait en meilleure forme... Il marqua un temps de silence. Puis il lui avoua que ce soir-là, et bien elle avait eu le temps d’être violée par son agresseur, à même le trottoir… Qu’il était désolé…
Les yeux d'Emilie se révulsèrent de honte et d'angoisse. Elle ressentit l'electricité de l'horreur courir dans son dos. Comme une animale, pensa-t-elle... A part que les animaux, eux, ils copulent mais sont consentants… et ils ne s’accouplent pas après avoir été tabassés et transformés en pantins vidés de réflexes. Les animaux, eux, se respectent. Mais elle, Emilie, la fille qui vendait déjà son corps pour vivre, maintenant elle avait été violée après avoir été agressée. Mais qui suis-je, que suis-je, se demanda-t-elle ? Même pas une bête. Moins qu’une bête. Un défouloir sexuel pour détraqué... Un sextoy sans âme... Une chose. Un excrément.
Son corps hurla sourdement à cette annonce. Son âme perdit pied et sombra dans l'angoisse. Elle se mit à pleurer de désespoir...
Le médecin se leva et, à son insu, augmenta les doses de l’une des perfusions. Emilie put ainsi entrer dans une phase artificelle de calme.
Plusieurs heures après, elle se réveilla. Au fur et à mesure des heures, puis des deux jours suivants, elle commença à reparler, à se nourrir. Avec beaucoup de courage, elle passa ainsi peu à peu d’un état d’absence totale à un état post-végétatif, mécanique… et sans goût.
Le jeudi matin, on lui retira l’une de ses perfusions. Ce même jeudi en début d’après-midi, son médecin à la fine barbe grise qui avait suivi au jour le jour l’évolution de son état, vint la voir et lui annonça que l’inspecteur Johannsen souhaitait l’interroger… Qu’il viendrait dans la soirée. Parce que maintenant, sa santé permettait cette rencontre…
Elle acquiesça. Bien sûr… Il fallait le retrouver, cette ordure…
A seize heures, on frappa à la porte.
L’inspecteur entra. A cause du contre-jour, Emilie ne le vit pas très distinctement quand il s’approcha mais sa silhouette ne lui était pas inconnue. Il avança doucement. Et plus il approchait, plus le cœur d’Emilie battait fort. Elle le vit venir comme au ralentit. Comme dans un film aux violons enflammés qui laissent déverser leurs émotions aux couleurs des fleurs oranges et rouges des décors de l’Eden. Leurs visages se figèrent. Ils se regardèrent intensément. Plus un son. Plus un mot. Plus un bruit. Et pour Emilie, plus de douleurs. C’est comme si ses maux étaient partis. Envolés, au panier.
L’inspecteur Johannsen sourit. Lui, c’était lui. Alors comme ça il s’appelle Johannsen, et il est inspecteur, lui, l’homme doux, celui qu’elle était partie rencontrer ce fameux soir-là, le soir de l'ignoble agression... Celui sur lequel elle a déposé son espoir de bonheur... Lui, oui, il était bien devant elle... Si élégant, si calme... Il s’assit sur le rebord du lit. Son lit de fortune, mais de bonne fortune cette fois ! celle de l’espoir... Comme quoi aucun bandit n'aura pu casser le chemin qui devait unir ces deux êtres... comme un pied de nez à la malchance et à la fatalité... Il lui prit la main et la baisa d’une générosité inouïe, d’un amour fort, d’une tendresse infinie. Et si douce... Bonjour, lui dit-il. Maintenant je ne te quitte plus…
Il sentait bon...
Et comme si son destin avait pour une fois décidé de lui montrer des cieux ensoleillés, Emilie regarda de ses yeux humides d’émotion sa bouche effleurer sa petite main encore pâle et toute bleuie des séquelles de la perfusion récemment retirée….
Puis, souriant pour la première fois depuis des siècles, elle leva les yeux au plafond, comme pour y rechercher une réponse divine à ce bonheur si inattendu…. A cette fortune si spectaculaire… Elle ne sentait plus ni les mille douleurs de son corps, ni la minerve, ni la sangle autour de sa jambe droite.
Plus rien ne lui importait maintenant. Parce qu’elle savait qu’elle serait heureuse…. Enfin…
16:22 Publié dans Emilie | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, solitude, société, mélancolie
02.07.2010
Chapitre 2 : Les silences fades...
Elle avait presque fini de ranger la salle. Les assiettes gisaient dans le lave-vaisselle (tiens, il faudra le changer celui-là, il commence à dater maintenant…), l’aspirateur avait avalé les dernières poussières des miettes aux parfums de macaron bourgeois. Hélène regardait la boite aux estampes flamboyantes de la prestigieuse marque « Ladurée » ; elle la trouva fort jolie… Dire qu’on paye ces gâteries une vraie fortune, que c’est si vite mangé... et la boite, c'est dommage qu’il faille la jeter…. Pas bon pour la planète, se dît-elle…. Mais elle pensait plutôt « pas bon pour le portefeuille ». Parce que les billets de banque et les atours brillants des mille richesses qu'elle n'aura jamais l’intéressaient bien davantage que l’avenir des forêts de France et de l'effet de serre. Elle contempla son intérieur de carton-pâte avec l'attitude d'un grand-duc qui se délecterait des dorures de son mobilier en se drapant dans sa grande toge de soie blanche... Un instant de puissance. Une seconde d'importance. Un zeste de gloire, acide comme un citron, furtif comme un souffle que l'on ne peut saisir... Pendant ces minutes elle crût être ce qu'elle n'était pas. Ce qu'elle ne sera jamais...
Elle passa devant le canapé pour mettre sur le guéridon (cadeau de ses parents) la plante exotique que son illustrissime invitée lui avait offerte…. Et en regardant son canapé, elle vit avec une triste fatalité que son cuir était bien écaillé par endroits. Bref que le salon, il faudrait le changer…. Lui aussi...
Qu’a-t-elle dû penser de mon standing ?... Une maison si moyenne, un intérieur si médiocre… Mais après tout, tout cela correspondait si bien avec ce qu’elle était, Hélène : extérieurement emballée comme une mariée sans cesse proposée aux regards des gens, comme un flacon de parfum qui doit briller d'or et d'ivoire, prestigieux emballage chryséléphantin au milieu des grandes marques réputées…. Mais à l’intérieur, il y avait quoi ?.... Un tapis râpé, un mari banal parti banalement travailler, et une femme frustrée de fastes et de ses ors, une femme qui venait de quitter la femme du chef de son époux… Ces gens-là qui ont la belle maison juste en face, immense. La belle maison, là... celle qui a été refaite à neuf…
N’ai-je pas été trop médiocre ?… se ressassait-elle en son intérieur malheureux, coeur triste qui se motivait pour vivre. Hélène. Pauvre Hélène... Hélène la jalousissime, Hélène l'envieuse... Une femme fade qui se redressait sans cesse en marchant, comme pour se grandir… Oui, se grandir…. Parce qu'à la maison, dans sa petite maison, elle marchait l'âme plus voutée. Pas besoin d’épater quiconque… Alors autant être soi-même….
Elle s’assit un instant sur son canapé. Elle regarda devant elle. Rien, pas un bruit, pas une envie pour elle…. Pas de sel dans sa vie. Rien si ce n'est un tracé rectiligne, anonyme. Rien à part cette ambition bridée au fond de son ventre : celle de se montrer plus haut qu’elle est… comme avait été sa mère... Elle se trouva creuse. Inintéressante...

Elle se mit à pleurer. Ses mains tremblèrent. Elle prit un cachet et le laissa fondre sous la langue. Pour se détendre. Le médecin lui avait dit de ne pas hésiter, en cas d'angoisses sévères...
Et soudain, traversant la tiédeur fade du silence, un bruit. La voiture de sa voisine. Comme pour enfoncer encore davantage un clou déjà si douloureux... Une berline toute neuve, noire, élégante, qui repartait vers d'autres desseins. Le moment avec Hélène n'avait été qu'un créneau sympathique dans un emploi du temps beaucoup plus riche ! "Riche" : En se disant ce mot au double-sens, Hélène sourit malgré elle... Parce que pour elle, ce moment avait été "L'"évènement de la journée, l'évènement qu'elle avait préparé durant des jours, comme un metteur en scène mettait des jours à construire un décor de théatre. Ces tentures noires, légères et fragiles que l'on enlève à la fin d'une représentation... Matériel de parade...
Le silence l’habilla de nouveau pour quelques instants de fadeur tiède, l’esprit dans les robes des autres, la bave de l’envie à fleur de lèvres, la bouche tremblante d’un orgueil que sa mère avait... Oui mais sa mère s’était mariée avec un homme ambitieux, un battant, un gagneur…. Alors qu’elle…..
Elle réalisa à quel point elle se trouvait malheureuse... Passable. Quelconque...
C'est à ce moment que le téléphone se mit à vibrer. Fendant le silence de l'air lourd et calme, la sonnerie résonna contre les meubles, rebondissant de mur en mur... Une sonnerie forte qui assombrit encore davantage son moral.
Hélène eût comme un mauvais préssentiment...
Elle se redressa et se dirigea vers le combiné. Elle repéra sur l’afficheur un numéro qui ne lui était pas inconnu. Elle n’aima pas ce moment. Elle en ça elle avait raison : quand elle décrocha, elle se dit à juste titre que des problèmes bien plus sérieux allaient commencer…
17:34 Publié dans Hélène | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, solitude, société, mélancolie
02.06.2010
Chapitre 6 : Les paradis perdus
Depuis la foudre qui s'était abattue sur leur pitoyable Noël, ne subsistaient entre eux deux que les regards fuyants. Des silences lourds. La moiteur des couples noyés dans leur champ de ruines... et qui n'ont plus rien à espérer. Et envers les autres, quelques sourires forcés, quelques poignées de mains mécaniques.
Si la palme de l’apparence existait, Claudia l’aurait décrochée avec les félicitations du jury. Si le prix du couple anéanti avait existé, ils l’auraient remporté haut-la-main, Claudia et son mari. A égalité sur la grande marche du podium. Vaincus, foudroyés d’un échec-et-mat collectif.
En quelques instants, à la vitesse d'un château de cartes qui dégringole, tout s’était écroulé.
Pour lui, ses certitudes, sa confiance.
Pour elle, son avenir...
Pour tous les deux... le bonheur.
Mais cette période festive avait au moins un mérite. Celui de multiplier les allers et les venues des uns et des autres, des bons amis de passage ou des membres de ces familles juxtaposées par le mariage... Bref tous ces passants d'un après-midi ou d'un soir, devant pour qui on affiche le poster de la famille-modèle, ceux pour qui on débouche une nouvelle bouteille et qui ont le privilège de goûter ces bons chocolats venus de loin, cadeau postal d'un parent éloigné... moments banals vécus de façon banale, histoire de prolonger par respiration artificielle une apparence d'union qui n’est que vernis. Mais un jour, fragile, ce vernis sombrera à son tour, fondant devant la chaleur de la colère ou devant la glace ambiante. Il ne restait qu'une inconnue : quand ?...
Ainsi donc défila cette semaine d'entre-deux-fêtes, ces petits jours d’hiver honteusement drapés du voile mité de l’usure, celle d’un couple à genoux, mitraillé par la lassitude et la trahison, enveloppé dans une poussière terne, triste révélateur d’un mal-être profond. D’un immense malentendu...
Voici le bien triste tableau en ce 31 décembre. L'aquarelle délavée d'un couple à la dérive, le radeau de la méduse éloigné de toute côte. Le tableau d'un couple qui n'a plus rien à se dire, d'un couple qui n'en est plus un, englué dans le mutisme complet d'un passé trop lourd, d'une histoire trop compliquée.
L'épée de Damoclès branlait au-dessus de leurs têtes...
Les cloportes des non-dits eczémaient leurs peaux, les lianes du silence enlaçaient leurs membres, la froideur de la trahison entravaient leurs souffles et brisait la chaleur de leurs corps... Dans ce paysage apocalyptique, dans cette prairie vidée de sens, leur petit garçon babillait. Innocent être, innocent petit bonhomme qui n’avait rien demandé à personne, et qui se contentait d'observer ses parents indifférents l'un à l'autre, s’ignorant, s'évitant avec une astuce tacite... et infiniment reconductible si personne ne fait rien...
L'épée de Damoclès branlait au-dessus de leurs têtes, oscillant dans l'ambiance moite et lourde...
Ainsi arriva le 31 décembre, point d'orgue dans leur symphonie pour cuivre lourd et violon désaccordé. Le constat en ce début de soirée était d'une bien triste évidence : il n'y avait plus d’invités à l'horizon. Plus rien. La course-en-avant allait devenir la course-vers-le-néant. La maison devint soudain vide. Ils étaient deux êtres naufragés dans cette habitation qui ne ressemblait plus à rien. Pas un mot. Pas un seul regard l’un vers l’autre. Le lierre de l'ignorance, le cancer de l'indifférence régnaient en leurs murs. Ne leur restait encore en commun que le regard de leur petit garçon, excuse bien facile... Intermédiaire astucieux pour se persuader qu’il y a encore quelque chose à sauver, comme si cette atmosphère moite et poisseuse pourrait un jour accoucher d'une quelconque brise aux douces couleurs d'un futur prometteur et ensoleillé... Claudia savait bien que tout cela, c'était fini. Aucune issue avec lui ne pourrait lui redonner l'espoir... C'était fini. Restait à savoir quelle forme allait prendre la dépanneuse qui la sortirait de cette bourbe.
L'épée de Damoclès branlait au-dessus de leurs têtes... Le silence les étouffait d'une lourdeur insupportable...
A coté, en face, ailleurs ou plus loin, tout le monde était en train de préparer sa fête à la gloire de l’année nouvelle... Il y a ceux qui feront ça en famille, d'autres entre amis, d'autres encore au restaurant, chacun façonnant son plaisir à son image. Mais pour tous, le point commun sera le sourire, la tendresse, l'ouverture, l'espoir. La joie. Or, ces deux-là n’ont rien prévu. Pas d’invitation. Rien. A l’origine, ils voulaient se retrouver en tête à tête, chez eux, devant une table agrémentée de plats raffinés achetés chez un traiteur de qualité. De jolis verres, des assiettes décorées de rouge et de fleurs blanches. Une demi-bouteille de champagne... Un beau projet, certes, mais la journée de Noël est passée par là... et le joli dîner aux chandelles est devenu une pure fiction !...
Ainsi vers vingt heures chacun mangea seul de son coté, ignorant l'autre. L'un un morceau de pain sur l'évier, l'autre un reste de viande passé au micro-ondes. Sans un mot prononcé, à part pour faire manger le petit... que l'on a vite recouché, jeunesse oblige. Retour dans le mutisme de ce pitoyable réveillon. Dans l'ignorance générale. Tous les voisins du monde devaient passer à table à cette heure. Ils avaient déjà dû préparer les cotillons en attendant de s'en servir à minuit. Mais eux, rien. Pire que "rien" : l'angoisse d'une indifférence annonciatrice de l'apocalypse.

Alors ils tournaient en rond, automates perdus écoutant d'une oreille mécanique la télévision qui crachait ses éternels voeux tout-faits. Les speakers avaient sorti leurs noeuds-papillon et leur sourire de circonstance. On annonçait la soirée du "grand bétisier" de l'année sur la chaîne principale. On montrait la Tour Eiffel drapée de ses habits de fête.
L'épée de Damoclès branlait au-dessus de leurs têtes... Le silence les étouffait d'une lourdeur insupportable... L'explosion ne tarderait plus, maintenant...
Puis Claudia commença à resentir des effluves d'alcool. Elle remarqua que son mari venait de communier de façon trop soutenue avec la bouteille de whisky. Elle l'aperçut sur la table basse, encore débouchée... et le niveau lui sembla particulièrement bas... Ça commençait à sentir dans la maison, et elle n’aima pas ça.
Et soudain...
Sans un bruit, sans prévenir, le mari arriva et se planta vers Claudia. L'intensité émotionnelle était à son comble. Même le tic-tac de la pendule sembla marquer une pause devant l'angoisse de l'instant. Le temps s'arrêta. Il regarda sa femme de ses yeux rougis et mouillés de fureur, et hurla : « Putain ! ». Puis il la saisit par les poignets, la secoua en l’insultant. Elle se mit à pleurer de peur et de regrets. L’abcès allait se crever. Mais pas de la façon la plus constructive, loin s’en fallait.
L'épée de Damoclès se décrochait... Elle commençait à trancher, à déchirer, à meurtrir les chairs, les coeurs... et les espoirs déjà anéantis.
Elle hurla, elle le supplia d’arrêter, mais il était trop tard. Lui, le gentil époux, celui qui ne lui avait jamais fait de mal était en train de lui en faire. Il lui agrippa les cheveux, les lui tira, vociférant des râles de fureur alcoolisée. Elle eût l’impression qu’une perruque allait se décrocher de sa tête tant son geste était violent. Et puis il la frappa au visage. Une gifle, et puis deux. Puis trois. Peut-être une quatrième, à moins que cela n'ait été un coup de poing, elle ne savait plus trop, incapable de compter jusque là... Et les coups continuèrent, s'enchaînèrent, déchaînés par le mélange de la haine, de l'alcool et de la douleur... Dans ce tourment d’horreur, Claudia s’écroula, en larmes, le visage et l’âme en ruine, le cœur explosé de souffrances...
Elle entendit la porte claquer. Elle put deviner le bruit d'une voiture qui démarrait. Puis le silence. Elle demeura ainsi allongée comme une bête honteuse, abandonnée, seule dans sa cuisine.
Le calme après la tempête. Son esprit las trébucha sur les cailloux de la haine. Soudain le vide. Elle ne sentait plus son corps. Elle se sentait légère... Des pensées se succédèrent, flashs incohérents, désordonnés, tour à tour calmes, durs, sanguins comme ses plaies, lourds du mal et des bosses, légers du bien–être paradoxal procuré par ces sensations inédites. Une prairie grasse, des enfants qui couraient partout, des chants lyriques, des violons, des cathédrales. Toute droguée de coups, Claudia délirait de douleur et entendait des musiques sourdre à ses oreilles. Elle vit un soleil brillant, des gens qui titubaient, qui se touchaient l’épaule... « Dans ma veste de soie rose, je déambule morose, le crépuscule est grandiose »...
Shootée par les coups, Claudia se laissa emporter dans un coton douloureux qui la retourna en face de son passé. Elle revit son mari, à l’époque de leur première rencontre. Elle aurait tant voulu recommencer, prendre d’autres décisions, choisir autrement, ne pas entreprendre, passer, dire bonjour, et être heureuse différemment. Mais Claudia avait-elle jamais su de quels ingrédients pourrait être fait son bonheur ?... « Peut-être un beau jour voudras-tu retrouver avec moi les paradis perdus »... Des parfums de fraise, le sol de la cuisine, la lumière du plafond qui oscillait encore. Tout se mélangea. A demi-inconsciente, Claudia gisait sur la tombe de son passé qui n’avait jamais été fleurissant. Elle avait mal au visage. Mal à la tête. Elle ne pouvait pas encore ouvrir les yeux.
Le silence. La solitude. La honte. Elle grimaça dans son endormissement artificiel. Elle était ailleurs, loin d’ici. Puis elle perdit complètement connaissance...
Elle resta ainsi un long moment, plongée dans le délire sourd et douloureux d’une femme abandonnée, salie, insultée, jetée à genoux dans sa cuisine tel un animal banni, la tête nichée contre un placard... Elle était K.O., tellement meurtrie qu'elle avait volé par dessus les limites du ring. Elle ne reprit conscience que de longs instants après. Peu à peu. A grands efforts, elle ouvrit les yeux. Elle avait du mal à ouvrir celui de gauche... Une mauvaise chute, sans doute... A grands efforts, elle essaya de remettre de l’ordre dans ses pensées. Elle revécût Noël et les cadeaux, son fils ouvrant les paquets, puis tonton, tata, ses cousins de Saint-Germain, son amie de Saint-Gratien. Tous ces gens qui lui ont rendu visite... C’était sympa. Elle sourit... Elle refusa de se rappeler sa mauvaise chute, celle qui l’avait mise dans cet état...
Puis ses souvenirs se clarifièrent. La réalité revint brutalement, tel un cheval fou qui remue tout sur son passage. Elle se rappela... La tension, la dispute, l'alcool... tout cela revint en ouragan fatal et désordonné dans sa mémoire. Les parfums de haine emplirent la cuisine, l’alcool odoriférant, la bouteille encore ouverte, la chambre 22, le bel homme qui lui avait donné tellement de plaisir en la baisant comme une chienne deux semaines auparavant, la sensation de son sperme qui goutait sur son dos cambré... c'était bon...
Et puis la colère du mari trompé. Les coups. La violence.
Reprenant peu à peu conscience, à grands efforts, Claudia se leva enfin, titubant de honte, pleurant de honte, et se dirigea jusqu’à la glace. Ses sentiments se mélangeaient dans tous les sens. Elle avait perdu ses repères... Elle se regarda. Elle sanglota de plus belle, constatant les ecchymoses qui émaillaient sa joue, ses yeux abimés des pleurs et des coups, son œil gauche en mauvais état, sa lèvre en sang. Mon Dieu, le petit !... Non, il n'y avait pas de bruit dans la chambre. Son petit garçon n'avait fort heureusement rien entendu de ce pitoyable carnage... Au moins quelqu'un de préservé dans cette odieuse maison du semblant... Elle regarda la pendule. Il n'était pas encore minuit.
Se regardant de nouveau dans le miroir, Claudia sentit que sa bouche était pleine de sang. Et elle avait vraiment très mal à une dent... Elle écarta à peine ses lèvres et un filet grenat tomba à terre. Comme si de son encre impitoyable le diable signait devant elle le tableau de sa triste existence, et lui montrait la direction du chemin des enfers : les sombres sentiers affreusement verglacés et pentus... et qui mènent aux paradis perdus...
17:44 Publié dans Claudia | Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, solitude, société, mélancolie
18.05.2010
Premier tour de cadran....
Ce tour de cadran, ce sont (déjà !) ces 12 mois que j'ai passés à vos cotés.
Depuis le 18 mai 2009, à travers 37 notes, 8 destins sont nés, petit à petit... Et ils ont été enrichis par 200 commentaires.
Pour fêter cet anniversaire, j'aurais aimer illustrer ces lignes avec une photo bien traditionnelle : un gâteau à la crème avec une bougie dessus... En fait, je peux vous l'avouer maintenant, c'est bien ce que je voulais faire... mais voilà, ma femme de ménage qui nettoyait les placards de la cuisine à ce moment-là (une jeune femme très charmante au demeurant) a malencontreusement fait un faux pas... Et voilà le résultat en photo...
Quant à la bougie... chacun l'imaginera fichée où il voudra... (hum...).

Pour essayer d'être un peu sérieux (notez qu'un peu de légèreté ne fait pas de mal et permet de compenser le blues de mes textes habituels, une fois n'étant pas coutume !), je tiens à vous remercier du fond du coeur pour vos encouragements, vos commentaires, vos mails, votre présence... et même, pour certain(e)s, vos lectures assorties de silences discrets, mais que je perçois toujours à travers la toile par l'onde agréable que me procurent ces commentaires vierges, laissés à fleur d'émotion, chuchotés à l'encre indélébile...
"Un an", c'est aussi l'occasion de faire le point... et en ce jourd'hui, j'ai envie de vous faire travailler... : j'aimerais savoir quel(s) destin(s) vous préférez. Et comme en un an j'ai pu progresser -un peu- en informatique, je vous propose un petit sondage...
Vous pourrez y cocher un ou plusieurs des 8 prénoms mais en une fois, bref, c'est like you want, mais attention, une fois que vous aurez appuyé sur "voter", l'adresse IP de votre computer sera enregistrée, et vous ne pourrez plus re-voter (à moins que ce soit à partir d'un autre ordinateur).
En y repensant, ce sondage sera peut-être pour certain(e)s l'occasion de (re)mettre le nez dans des chapitres un peu anciens mais bien utiles pour comprendre les histoires...
Une fois cette petite tâche accomplie, si vous recliquez sur le lien du vote, ce sont les résultats globaux en live qui s'afficheront. je suivrai attentivement leur évolution. J'espère que vous ferez de même...
Voilà, pour accéder aux votes, cliquez ICI.
NB : ce sondage est programmé jusqu'au 30 juin 2010 à 23h. Le premier juillet, je proposerai donc en guise de commentaire à cette note-ci les résultats définitifs...
Merci encore ; et à bientôt pour la suite de vos épisodes !
06:00 Publié dans ZEN ET RALE | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : blog, anniversaire, femme, solitude, destin, société
02.05.2010
Chapitre 4 : Vert comme l'espérance
Éric avait mis un temps fou pour sortir du parking. Il faut dire qu’à la fin des spectacles, c’est toujours la même chose, tout le monde court pour faire partie des premiers à évacuer les lieux et ainsi éviter une interminable file d’attente à la borne de sortie ! Et ce soir, par dessus le marché, il avait fallu qu'il s'arrête à la station-service. Oui, c’est toujours comme ça, grommelait-il. C’est toujours quand on a hâte de rentrer que le voyant du réservoir se met à clignoter.
Un peu plus tard, Éric roulait tranquillement vers chez lui, le réservoir rempli d’essence et les yeux pleins de souvenirs. Sa fille, jeune adolescente insouciante, était à ses cotés et fredonnait ses chansons préférées... Elle était gaie, elle était encore dans le show, et surtout n’avait aucune envie d’en sortir... comme pour pouvoir prolonger la soirée, comme pour profiter encore un peu de la magie du spectacle... Elle repensait sans cesse à l’accolade que Gaëlle lui avait offerte. Quelle surprise... Quelle émotion... Elle se revoyait enjamber les barrières de protection, et se rappelait comment l’artiste l'avait regardée, elle, l'élue du hasard et de l'audace.... puis comment elle l'avait serrée contre elle... Quel cadeau... C'était bon, c'était chaud, c'était... un véritable bain d'émotion...
La jeune fille sentait encore ses vêtements, comme pour revivre encore cette seconde de magie, cet instant unique où elle s’est trouvée si proche de la star... Mais cette rencontre qu'elle croyait être l'effet d'un pur hasard n'était-il pas plutôt le clin d'oeil d'un destin mi-tendre, mi-sournois, et qui s'attacherait sans cesse à reboucler les vies, les destinées, les évènements les uns autour des autres pour en faire des tresses ?...
Il faisait nuit et le temps était frais. Les nuages lourds. Mais surtout, ce soir, précisemment ce soir, c'était la première fois depuis près de vingt années qu'Éric revoyait Gaëlle... et ce soir, précisemment ce soir, ses sentiments ont pu éclater au plus profond de lui... : oui, il savait qu’au fond de lui-même il l’aimait toujours.
Éric, l'homme amoureux...
Pas un simple amour de jeunesse, mais le premier vrai amour, son vrai premier amour... celui qui avait failli se transformer en union devant Dieu et les hommes... Mais ce temps était derrière lui, bien caché dans le coffre des années parmi les autres trésors... Alors mieux valait-il qu'il se persuade lui-même, et c'est pourquoi il se disait qu’au fond, "c’était mieux comme ça". Lui n'avait rien oublié, lui en souffrait toujours, lui en souffrirait toujours.... mais au moins Gaëlle était heureuse, au moins en avait-elle l'air... elle avait réussi à faire le métier qu’elle aimait, elle était rayonnante... : jamais le couple qu'ils auraient formé ensemble n’aurait pu la porter si haut, n'aurait pu lui offrir un tel bonheur... Il faut bien se consoler comme on peut...
Oui, c’est sûrement mieux comme ça.
De ce constat simple et convaincant naquît alors un discret rictus de satisfaction sur son visage. Juste à ce moment-là, sa fille tourna la tête vers lui et, cessant de fredonner, examina avec surprise son père : elle lui demanda à quoi il pensait pour sourire comme ça….
« A rien, chérie. C’était un beau spectacle, hein ? »...
Ainsi se poursuivit le trajet qui devait les ramener chez eux. Dans le ronronnement feutré du moteur, dans la lumière discrète du tableau de bord, le père et puis la fille, la fille et puis le père, tout calmement, tout doucement, tout "normalement" partageaient leurs impressions sur ce spectacle. Et bien sûr pour la millième fois, elle le fit sourire en lui racontant avec toute sa jeune passion l'instant si fort du baiser que Gaëlle lui avait offert... « Quand je vais dire ça aux copines ! », ressassait-elle inlassablement... Tout à fait innocemment, ils revivaient en paroles leur soirée, comparant leurs impressions. Et s’il est vrai qu’ils convergeaient sur leurs coups de cœurs, ils ne mettaient pas du tout la même source derrière leurs émotions. Éric, lui, n’avait jamais révélé à quiconque leur aventure passée. Jamais il n’avait avoué, ni à sa femme, ni à sa fille, la relation qu’il avait eue il y a plus de quinze ans avec celle qui était devenue aujourd’hui cette immense star. Pourquoi ce silence ? Il n’avait rien à se reprocher, après tout... Après tout, chacun a le droit d’avoir vécu ses propres expériences, et tant qu’elles se passent avant le mariage, le seul, le vrai, l’Unique mariage (oui, avec un « U » majuscule), alors il n’y a rien de blâmable... Mais si l'on voulait être tout à fait juste et lucide, reconnaissons que son silence et sa pudeur de ces longues années n'ont été motivés que par une seule raison, la seule valable : aujourd'hui encore, cet amour était saillant. Évident. Lumineux. Épouvantablement réel... Et ce n’est pas la soirée qu’il venait de passer qui allait le démentir...
Éric, l'homme amoureux...
Dans cette ambiance de coton, ils cheminaient vers la maison. Ils étaient presque arrivés, quand le bruit retentit... Un bruit de tôle, un bruit de feu, un bruit de frein, un bruit de choc, un bruit terrible... Ils se regardèrent.
« Merde, il y a dû y avoir un carton. Encore un qui a loupé le virage en bas de la descente. J’espère que ce n’est pas trop grave… ».
« En bas de la grande descente », autant dire « à quelques dizaines de mètres de chez eux »... Il accéléra et tourna à droite pour prendre la fameuse grande route qui descendait. Qui descendait vers chez eux, et vers le bruit atroce qu’ils venaient d’entendre. Les accidents étaient malheureusement réguliers par ici, les travaux de rénovation allaient commencer pour sécuriser l’endroit... mais en attendant... Et puis ce soir le bruit avait été plus fort que d’habitude. Éric s’inquiétait. Vite, allons voir.
Il passa devant sa maison, s'arrêta devant son portail, le temps de déposer sa fille : malgré ses protestations, il lui demanda de rentrer vite.
Une fois seul, en deux coups de volant il arriva sur les lieux. Il vit en contrebas de la fumée qui remontait. Déjà trois ou quatre voitures s’étaient arrêtées. Eric se gara juste derrière. Il ne pleuvait pas encore, mais le ciel menaçait. Il se dirigea vers l’endroit où la voiture était tombée : c'était un genre de ravin, pas très profond, mais suffisamment dangereux pour causer de gros dégâts aux chauffeurs imprudents... Des badauds parlaient à grands renforts d'une gestuelle de circonstance. Un des témoins rassura les autres : le premier sur les lieux, il avait déjà contacté les secours qui promettaient d’arriver rapidement sur les lieux... La caserne de pompiers n’était pas loin, ils ne devraient plus tarder maintenant... Et l'ambulance suivrait...
Il baissa son regard vers le ravin... et reconnût immédiatement la voiture de Gaëlle. Son sang se glaça d'angoisse. Oui, c’était bien sa voiture, il s’en souvenait très bien, puisqu’il s’en était approché tout à l’heure pour confier sa lettre au chauffeur. Sa lettre à l’attention de Gaëlle... De sa Gaëlle... Mon Dieu... Sa respiration s'emballa. Tous ses sentiments remontèrent à la surface avec le trouble d'un galion qui ressortirait des profondeurs des eaux dans lesquelles il aurait dormi depuis des siècles, perturbant le calme apparent du lac... Elle, au fond d’un ravin, à vingt mètres de chez lui... Elle qu’il n’avait pas revue depuis près de vingt ans... Mais quel est ce destin qui s’abattait de nouveau sur eux ? Mais quelle est cette fatalité qui les assaillait ainsi... Pourquoi ? Pourquoi là ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi lui ? Pourquoi elle ?....
N’écoutant que son cœur, il sauta à pieds joints sur les rives du terrain pentu et entama sa descente. La pluie commençait à tomber... Malgré le danger de cette zone instable, il courait rejoindre la voiture. Les badauds, en haut, lui criaient de revenir, car les pompiers venaient d’arriver, et eux, en bons professionnels, sauraient prendre les décisions les plus adaptées... Mais, n’écoutant que son cœur, il continuait sa descente. Eclairé maintenant par les torches puissantes des secours qui couraient vers la voiture, il s’approchait. Il n'avait que quelques petits mètres d'avance sur eux. La voiture, après de funèbres rebonds, s'était immobilisée sur son coté. La position du sommeil confortable... Celle d'un enfant qui se repose... De la fumée sortait du moteur à travers le capot avant, litérallement plié en deux. Un pompier cria avec fermeté, lui ordonnant de remonter, le véhicule risquant à tout moment d’exploser. Mais Éric ne voulait rien entendre... Il continuait. Il s'approchait.
Il était tout près...
Il arriva sur les lieux. La porte de derrière s'était ouverte sous le choc, et soudain, au détour d'une petite butte, il reconnut Gaëlle, éjectée à quelques mètres du véhicule. Il s'arrêta net. Elle était couchée, la face contre terre, inanimée... Il s'approcha d'elle. Était-elle encore vivante ? Son coeur battait un rythme d'angoisse et de peur. Était-elle vivante ? Il tendit sa main dans sa direction.... Il était là, tout près, il sentait presque ses cheveux... Il était sur le point de la toucher quand l'un des pompiers, arrivant derrière lui à grandes enjambées, le ceintura et exigea qu’il quitte les lieux sur le champ.
Était-elle vivante ?...
Ainsi éloigné de celle qu’il aimait, il se mit à pleurer à chaudes larmes. Des larmes graves et qu’il tenait au plus profond de lui depuis toutes ces années... Des cris déchirant la nuit, presque déjà sépulcraux, venant de la profondeur de son coeur, sa caverne secrète... Immenses râles d'amour, souffles douloureux poussés de toute son âme, dressés depuis son passé comme un fleuret tranchant qui serait venu se ficher dans la tourbe, là, ici-même où gisait sa bien-aimée. Là, juste devant lui... Et dans son coeur le martellement sombre du glas, celui d'un amour qui n'aura jamais éclos. Son amour jamais avoué. Jamais vécu...
Son amour était-elle toujours vivante ?...
Emporté loin de Gaëlle, Éric eut juste le temps, l’espace d’un ultime regard baigné de larmes porté vers sa main inerte plantée dans la boue, il eût juste le temps d'apercevoir ce qu’elle tenait. Dans sa main fine, dans sa main accidentée, dans sa main figée... une feuille de papier que le choc n’avait pas abimée : sa lettre...
Sa lettre... des souvenirs enfouis enfin éclatés au soleil de son coeur...
Sa lettre... des regrets, des fleurs, des branches, des parfums de jeunesse...
Ses mots... ses larmes griffonnées à la hâte sur une feuille de papier vert...
Vert... comme l’espérance...

19:34 Publié dans Gaëlle | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, solitude, société, mélancolie


