05.12.2009
Chapitre 4 : Mai 45
Les flonflons flottaient de partout, les chants raisonnaient entre les maisons, les cris de joies enflaient les rues, les couleurs éclairaient les âmes des gens heureux.
Mai 45, la fin d’une période que l’on décide de bannir pour un avenir que l’on se souhaite radieux, majestueux, heureux et souriant. C’est toujours comme ça après les armistices. Le Japon n’a pas encore rendu les armes, mais en France, chacun panse déjà ses plaies. Et Denise, elle, tente de s’amuser. Mais la joie de ses amies n’arrive pas à gommer son chagrin. La joie du peuple est tellement variée ! Il y a ceux qui se sentent sortis d’un tunnel de tristesse et d’angoisse, mais qui n’ont pas perdu les leurs. Et il y a ceux qui se forcent à sourire d’une tragédie passée, mais qui ne pourront plus jamais serrer dans leurs bras un cousin, un frère. Un fils. Et Denise, elle, fait partie de ces gens-là. Parce que cet homme qu’elle n’a aimé que quelques mois, cet homme là, elle savait que c’était le bon. Ces quelques mois ont été les plus heureux de sa vie. Malgré la guerre, malgré la souffrance… Cet homme là, elle savait que c’était « lui ». « The One », comme disent les américains victorieux. A Ouradour il est parti de sa vie, à Ouradour il s’en est allé, et ne reviendra plus jamais.
Depuis ce jour, Denise porte un voile à son sourire forcé. Plus jamais, elle le sait bien, rien ne sera plus pareil. Les gens chantent et dansent autour d’elle, mais son cœur battra à jamais pour celui dont elle ne pourra plus tenir la main. Denise était la femme d’un seul amour. Il est passé. Et maintenant, à l’age où les filles doivent penser à construire une famille, elle se sent seule et désespérée. Sa mélancolie sort de son corps comme des flots ininterrompus de larmes invisibles.
Mai 45, les flonflons, les cris, les chants. La joie. Hier soir, dans son quartier, on avait donné une fête, il y avait la danse, le champagne, les rires et les rencontres. Hier soir, dans son quartier, un soldat récemment rentré lui avait fait la cour. Un bel homme, un homme bien bâti, tendre et intelligent. Ses amies, heureuses mais si jalouses que ce soldat ne s’intéresse pas à elles, ses amies lui avaient grimacé des clins d’œil pour lui faire comprendre qu’elle et lui, et bien…. ça pourrait se faire… c’était en bonne voie... Quelle chanceuse cette Denise…
Mais Denise, elle, même si elle a passé une soirée agréable, n’a pas vu de magie dans ses yeux. Elle n’a pas senti son corps se dresser vers les cieux comme si elle était transportée par les nuages de la félicité. Pas de magie, pas d’étincelle. Rien de comparable avec les premiers jours de l’année 1944… Pas de magie, pas d’étincelle. Juste une soirée agréable, convenue. Mais c’est déjà pas si mal, après tout…
Et c’est pourtant avec lui qu’elle déroulera sa vie pendant plus de soixante ans, des années de complicité, de douce harmonie, mais des années où le vide de l’homme aimé se fera ressentir à chaque pas, comme un fardeau d’absence, lourd comme le destin d’une femme passée à coté de son bonheur…

Et maintenant, seule dans sa chambre médicalisée, seule dans sa chambre de fin de vie, Denise ouvre une petite enveloppe. Dans cette petite enveloppe, il y a un petit morceau de papier, dans lequel se repose une mèche de cheveux encore intacte malgré les années. Seul souvenir réel de son amour….
Et là, Denise, isolée dans sa solitude, n’attend peut-être qu’une chose, c’est d’aller le rejoindre. Un jour. Un jour, oui, elle sera avec lui… Quand Dieu voudra. En attendant, elle caresse ses cheveux.
Et elle pleure en silence.
12:00 Publié dans Denise | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, solitude, société, mélancolie
25.11.2009
Chapitre 4 : Premiers mots
Elle eût besoin de trois tentatives, tellement elle était émue. Elle tapa sur le 5, puis sous le coup de l’émotion appuya par erreur une seconde fois sur ce même chiffre…. Elle dû corriger, faire le 6 derrière le 5, puis en oublia de composer le 7. Ainsi elle recommença trois fois. Mais la troisième fût la bonne. Et puis ce fût la tonalité. Douce, comme un souvenir. Une tonalité, puis deux. Puis trois.
Un silence, puis le répondeur. « Bonjour, je ne suis pas là, merci de laisser un message après le bip sonore ; je vous rappellerai dès que possible ». Une douce voix. Sa voix. Ainsi c’était lui. Elle le reconnut aussitôt, avec sa tendresse et le calme chaud qu'il dégageait. Mais elle n’osa laisser de message. Elle raccrocha. Elle était trop émue, Emilie. Emilie la sensible, la fragile. Ses mains étaient moites, son cœur battait le tempo d’un allegretto passionné aux échos graves des ouvertures des grandes symphonies.
Elle se regarda dans la glace, et vit pour la première fois ses yeux brillants éclairer ses joues empourprées. C’était lui. Aucun doute. Mais après tout, son numéro lui était-il vraiment destiné, à elle ? N’était-ce pas son numéro qu'il aurait griffonné à dessein pour un collègue de travail, une amie, un cousin, un numéro oublié sur un vieux ticket de métro dans sa poche, et jeté par le plus grand des hasards dans cette pièce ?… Pourquoi serait-elle l’actrice d’un conte de fées ? Méritait-elle ce rôle ? Pourquoi elle et pas une autre ?…
Pendant de longues minutes, ses questions rebondissaient de plus en plus fort dans son esprit, comme des balles folles lâchées par une machine diabolique. Elle s’assit sur le lit. Elle se leva, se rassit, puis se revela encore une fois, ne pouvant rester en place. Devait-elle recomposer le numéro ? Peut-être répondrait-il, alors. Mais peut-être aussi serait-il agacé de son insistance. Elle mit son visage dans ses mains, glacée par l’incertitude, réchauffée par un espoir de papier… et ne sachant plus quoi faire.
Ce dont elle était sûre, c’est qu’un nouveau client était annoncé. Le travail devait reprendre son droit. Pour un billet elle devait s’en remettre à la volonté d’un mâle, écarter les cuisses, se laisser pétrir les seins comme de la vulgaire pâte à gâteaux. Ecouter les râles animaux des hommes jouissant dans elle. Toujours son destin, vivre dans une chambre à la merci des fantasmes les plus pervers de ces hommes en manque. Elle, la douce Emilie, la sensible Emile, salie de ces touchers, abîmée de ces baisers forcés…. Mais a-t-elle le choix ? Il faut bien vivre, et quand on n'a que son corps à vendre, il faut le mettre à disposition de ceux qui le désirent…
A moins que...
Emilie, Emilie la malheureuse… Emile l'amoureuse... Alors qu’elle se dirigeait vers son réduit pour se recoiffer et se donner un air de fraîcheur, à cet instant elle entendit son portable sonner. Elle s’approcha et le prit dans sa main. Elle regarda le numéro de l’appelant. Elle le reconnut aussitôt. Ce code de dix chiffres, jackpot de sa chance ou de son illusion. Celui qui pourrait la faire de sortir de l'abîme ?... Vivre plutôt que simplement survivre... Ce numéro qu’elle avait mis trois fois à composer. Un code avec un 6 derrière le 5, avec un 7 un peu plus loin…..
C’était lui.
Alors elle décrocha… et enfin ils purent échanger leurs premiers mots...
12:00 Publié dans Emilie | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, solitude, société, mélancolie
17.11.2009
Break ?
J'ai bien conscience d'être assez peu généreux en nouvelles notes, ces temps-ci... Envie de faire un petit break. Je n'en ai pas marre (aux canards), mais il est vrai que mon modèle de blog est original par rapport au monde de la blogosphère ; ceci explique peut-être le faible nombre de visiteurs... Je me suis peut-être planté...

Bref, je réfléchis.
SVP merci aux deux ou trois amies qui m'ont mis en lien à partir de leur blog de ne pas enlever ce lien... Ca me donne l'impression d'exister encore un peu. Comme un fil d'Ariane tissé vers d'autres âmes.... Et puis peut-être aurai-je d'ici quelques jours le plaisir de vous offrir une nouvelle note... Si je retrouve un peu de motivation.
Alors de temps en temps surveillez mon blog (comme ça, je suis à peu près sûr d'avoir de visiteurs !).
A bientôt
21:37 Publié dans ZEN ET RALE | Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, solitude, société, mélancolie
21.10.2009
Chapitre 4 : Deux sonneries. Pas davantage...
Elle avait accepté, enfin, de ressortir. Ses amis le lui avaient dit, répété à chaque occasion.… « Ne reste pas cloîtrée, sors, va rencontrer du monde»…. Mais Anne était décidément bloquée. Il lui fallut plus de trois mois pour accepter de refaire surface dans le monde des autres. Durant ces longues et longues semaines, elle avait enchaîné les jours en ne regardant d’eux que le rythme de la vie biologique, avec ses exigences, ses habitudes et ses réflexes. Les heures diffusaient le miroir de son indécision comme de la terre froide à travers un tamis. Les jours s’épluchaient les uns après les autres, cadencés par les déplacements quotidiens à Paris pour le travail. Train de banlieue le matin. Train de banlieue le soir. Ces jours avec leurs éternels points de passage chez la nounou, le matin pour laisser et le soir pour récupérer sa fille… cette petite innocente qui regardait, le cœur serré et le regard impatient, les portes de l’« appartement-crèche » s’ouvrir et se refermer au fur et à mesure que les mamans venaient rechercher leur progéniture : Un temps cadencé. Un temps mécanique.
Et puis il y eût ce coup de fil. Un coup de fil inattendu. Cet homme, consultant de son état, missionné dans l’entreprise d’Anne, ce bel homme, le regard profond, le sourire ravageur, les mains douces, l’air honnête, la voix calme et apaisante… Un coup de téléphone, pour une invitation qui prolongerait les heures de travail de quelques instants, à l’occasion d’un verre pris sur une terrasse, en tête à tête, pour mieux se connaître. Oui, juste mieux se connaître…. Mais aussi, sans le dire vraiment, une pièce mise dans un grand jeu, le flipper du hasard, celui dont on ressort triomphant, avec toutes les extra-balles, ou alors qui nous gifle d’un tilt définitif au premier tournant.
Anne ne lui avait pas encore donné sa réponse. Elle était déchirée entre cette envie de tout envoyer valser et d’accepter cette invitation, et puis cet amour qui lui pesait toujours. L'amour pour cet homme qui avait revêtu le temps d’un instant l’habit d’un traître. Cet homme qui, pourtant, était celui qu’elle aimait toujours, même si au fond d’elle-même, elle se refusait toujours à le reconnaître. Cet homme qui l’avait appelé des dizaines et des dizaines de fois… mais pour lequel le téléphone était resté en position raccrochée. Celui a qui, et elle le sait, elle ne pourrait jamais complètement pardonner…
Elle est ainsi, à cet instant. Indécise. Il est presque 21 heures ce jeudi. Elle regarde sans vraiment les regarder les émissions qui s’enchaînent sur le petit écran. Elle est là, à cet instant quand le destin la rattrape et la soumet au choix immédiat. Elle est sans le savoir, à cette seconde même, à l’aiguillage de sa vie. Effectivement, quasiment au même instant, c’est son téléphone fixe qui sonne, et elle sait que c’est celui qui partage encore son nom qui l’appelle une fois de plus pour s'excuser et lui demander, à genoux, de lui redonner sa chance. A la même seconde, presque simultanément, son téléphone portable sonne, c’est le jeune et beau consultant qui vient quérir sa réponse pour son invitation. Celui à la voix calme et rassurante. Une voix, un physique, une prestance qui ne la laisse pas indifférente...
Après des mois d’hésitation, après des oui, des non, des peut-être incessants, après des allers et venues dans des nuages d’incertitude et d’indécision, elle a quelques petites secondes pour se décider. Elle n’a matériellement pas le temps de décrocher les deux téléphones. Soit elle choisit son téléphone fixe, au risque que le jeune et beau consultant (parce qu'il sait qu’Anne est chez elle) prenne ce silence pour une réponse négative…. Soit elle décroche son téléphone portable au risque que son mari ne se lasse définitivement, comprenant dans ces sonneries qui n'aboutissent jamais qu'elle ne voudra plus jamais le revoir.... et que, meurtri de chagrin, il arrête alors définitivement de l’appeler…..
Alors...

Anne n’a le temps que de deux sonneries pour faire son choix. Deux sonneries, pas davantage. Si vous étiez près d'elle, qu’auriez-vous envie de lui conseiller ?……
22:28 Publié dans Anne | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, solitude, société, mélancolie
08.10.2009
Chapitre 2 : La foule
Entourée de ses deux gardes du corps, Gaëlle apparut enfin au bas de l’escalier qui allait la mener dehors. Quelques mètres encore à franchir, le temps du petit couloir, et enfin elle pourrait franchir la sortie des artistes. Elle entendait déjà les cris d’impatience de ses dizaines de fans qui avaient voulu l’attendre là, pendant qu’elle prenait sa douche et marquait un temps de repos. Ils étaient là pour l'escorter, lui faire une haie d'honneur de cris d'amour et d'applaudissements, le temps qu'elle rejoigne sa voiture déjà prête à démarrer. Mais aujourd’hui, le temps de repos a été court. Plus court que d’habitude. Elle voulait sortir vite, et prendre du temps avec son public. Prendre du temps pour tenter de retrouver celui dont elle venait de croiser le regard une demi-heure plus tôt, dans son salut final.
Elle leur apparut enfin. Les gens criaient « Gaëlle !!»à tue-tête, ils tendaient leurs mains dans un tourment frénétique, dans un moment de pure extase. Et calmement, tout simplement habillée d’un jean, d’un gros pull et d’un long trench noir, elle répondait à ces mains, les serrant, signant des autographes. Une jeune fille de quatorze ans plus leste que les autres réussit à passer par dessus la barrière de protection, à enserrer et à embrasser celle dont tous les posters décorent sûrement sa chambre d'adolescente. Une accolade pleine d'émotion. Un baiser tendre et si sincère. Une étreinte rapide comme l’éclair, furtive, instantanée. Une seconde de plaisir pour Gaëlle, une seconde d’éternité pour cette jeune fille qui gardera longtemps en elle le parfum de ce moment magique.
Une photo, des signatures, des bravos, des remerciements à travers un bain de foule, une habitude qu’elle a toujours voulu entretenir pour garder un contact direct avec son public. Des sourires, des poignées de mains, des cris. Les gardes du corps sont là, jamais très loin, mais ils savent qu’elle a besoin de ce contact. Son public l’aime. Il est pacifique.
Mais ce soir, elle n’est pas tout à fait comme les autres soirs. Aujourd'hui, à travers ce bain de foule, elle recherche ce visage du passé. Elle espère qu’il aura osé venir la saluer, comme un hommage à sa jeunesse. Elle espère qu'il ne se sera pas déjà volatilisé. Ce visage qui rime avec l’amour de la jeunesse, de leur jeunesse. Elle l'a reconnu dans la salle, tout à l'heure. Elle en est certaine. Un amour vrai, le premier : celui qui, malgré le vent des années, ne s’envole jamais. Un amour qui date de près de vingts ans, mais qui est resté logé dans son cœur comme une petite bulle d’oxygène, de nostalgie et de tendresse. Elle a beau regarder, elle ne le voit pas. Il n’est pas là. Les signatures s’enchaînent, les poignées de mains, les photos, et déjà son staff lui rappelle qu’ils doivent prendre la route. Demain elle chante au Zénith d’Amiens, et ils ont de la route à faire.
Aussi, à contre cœur, avec l’impression d’une soirée qui n’a pas été menée à son terme, elle s'engouffra dans la voiture aux fenêtres noires, sous les cris d’encouragements de ses fans les plus fidèles. Au moment de démarrer, son fidèle chauffeur se retourna et lui remit un papier plié en deux. « C’est un type qui me l’a remis il y a quelques minutes, précisa-t-il. Il dit t’avoir bien connu en 1991 ».
Un flash d’émotion paralysa Gaëlle. Elle regarda l'écriture, et la reconnut immédiatement. Durant l'instant, elle ne put même plus sortir un son de sa bouche. Elle se hâta, avec une maladresse évidente et les mains tremblantes, d’ouvrir ce petit mot griffonné rapidement, peut-être à quelques mètres de là, écrit à la va-vite sur le capot d’une voiture... « Tu es toujours aussi magnifique. Ma fille se souviendra longtemps du baiser que tu lui as offert… Merci d’être comme tu es. Reste resplendissante ! E. ». Un vent de tendresse et de nostalgie entoura Gaëlle qui, sans le savoir, avait offert une étreinte à une adolescente de quatorze ans qui se trouve être la fille de l’homme qu’elle a tant aimé… Alors comme ça il est marié, il a au moins une fille... Peut-être a-t-il d’autres enfants… Instantanément, ce baiser furtif échangé il y a quelques minutes cessa d’être anonyme. Il restera désormais pour elle un moment de partage à travers le temps et l’espace, comme le témoignage par procuration d’une tendresse éternelle…
Le sourire aux lèvres, les yeux humides d’émotion, dans un silence sourd et sombre, Gaëlle regarda la lumière du plafonnier s’éteindre. Elle se cala dans un coin de la banquette moelleuse et, bercée par le doux roulis de la voiture, laissa ses pensées voguer à la dérive…
12:04 Publié dans Gaëlle | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, solitude, société, mélancolie


